lundi 3 juin 2013

Nature sans hommes et monde sans Dieu: la nausée existentialiste



« Le stylo est un objet qui permet d’écrire », phrase somme toute assez quelconque, qui masque et suggère néanmoins une sensation vertigineuse de vide, de silence, d’instabilité, et donc de limite de la raison humaine : le stylo est-il ? Dénudons-le de toute sa fonction, de son paraître, de sa connotation, et distinguons-le du mot que nous lui avons assigné, pour en revenir à l’objet même, insaisissable et se dérobant constamment de l’anthropisation : qu’est-ce que l’existence d’un stylo ? Question devant laquelle l’écrivain « perd son latin », le philosophe son assurance, et le religieux son sophisme.
L’être s’apparente de ce fait à un gouffre, qui –dès lors que nous le cernons- rend la vie nauséabonde et absurde, dans la mesure où il suscite plusieurs questions devant lesquelles le philosophe ne peut qu’être témoin de son propre échec, ce qui a valu à Sartre d’adopter sa conception du « monde sans Dieu », c’est-à-dire dans lequel Dieu n’est pas une réponse à nos interrogations. Le pourquoi s’impose tout d’abord, depuis les cimes méprisantes de la métaphysique : comment expliquer la présence d’objets qui nous sont étrangers ? Pourquoi Roquentin tient-il un verre de bière ? Nous serions tentés de répondre : « parce que Dieu en a décidé ainsi », mais cet argument d’autorité ne fait que déplacer la question, qui devient alors : pourquoi Dieu en a-t-il décidé ainsi ? Dans La Nausée, cette idée est illustrée par le fait que le narrateur n’arrive pas à revenir aux racines des objets, preuve que celles-ci ne sont pas identifiables.
Devant l’expérience de la contingence, nous avons tout de même une dérobade, hypocrites que nous sommes : partant du présupposé que Dieu incarne l’unité, nous tentons de reconstituer une certaine unité dans notre perception du monde, à laquelle nous apposons une finalité –source de signification, et donc moyen de répondre à nos questionnements existentiels. Descartes a décrit ce phénomène dans la deuxième partie du Discours de la méthode :
Je m’avisai de considérer que souvent il n’y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a travaillé. Ainsi, voit-on que les bâtiments qu’un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d’être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder en faisant servir de vieilles murailles qui avait été bâties à d’autres fins.
Cette judicieuse métaphore –qui rappelle d’ailleurs le contraste entre le quartier E.U.R. et celui de la ville antique réhabilitée (notamment au niveau de la Via dell’portico d’Ottavia) à Rome- désigne donc cette faculté d’unifier la nature, en y exerçant la perception d’un esprit de système. A nouveau, Sartre a montré l’impossibilité de cette échappatoire à travers son « monde sans Dieu ».
Dans le but de nous rassurer,  nous avons également tendance à occulter le vertige que suscite cette idée terrifiante et sublime du monde sans Dieu, en adoptant une attitude de mauvaise foi. Ainsi, la vie en société nous permet de cacher ce divorce avec les choses naturelles : en nous agglutinant dans les lieux publics –de l’agora au café-, nous refoulons notre incapacité à nous allier avec le monde. Une autre solution, qui quand elle est cumulée avec la première nous installe dans le siège confortable du bonheur artificiel, est de se plonger dans l’immanence, dans le fameux « métro boulot dodo » camusien. En outre, nous nous donnons souvent l’impression que nous domptons la nature, notamment en exploitant les rouages machiavéliques du langage, qui nous ont permis de créer un rapport de supériorité entre les objets (qui sont, selon l’étymologie, jetés dessous le regard du sujet) naturels, et les sujets –qui sont les hommes percevant les premiers. De plus, en artificialisant les espaces dans lesquels la nature est sauvage, nous créons à nouveau une illusion de puissance. Mais il restera toujours un boulevard Noir, similaire à celui de Bouville dans lequel Roquentin se rend avant d’aller au cinéma dans La Nausée. Enfin, la dernière résolution de ce malaise, qui est certainement la pire, en ce qu’elle constitue le paroxysme de la déshumanisation, consiste à devenir soi-même un objet. C’est l’attitude qu’adopte le garçon de café, dans ce même roman : celui-ci s’endort à chaque fois qu’il n’a plus de client, c’est-à-dire à chaque fois qu’il n’est plus perçu par d’autres hommes. En faisant écho à la théorie du « Pour une chose, être c’est être perçu » (que nous avons analysé dans notre article l’Objet de la connaissance) de Berkeley, Sartre présente la figure d’un individu qui n’existe plus qu’en tant qu’objet, et qui, lorsqu’il se retrouve seul face à son moi, n’existe plus.
Ainsi l’homme crée-t-il de nombreux artifices pour fuir le problème que soulève l’existence. Toutefois, il arrive que quelques personnalités christiques osent affronter ce gouffre, en le dénudant de toutes les esquives que nous avons énumérées précédemment. C’est le cas de Roquentin, personnage phare et narrateur de La Nausée. Celui-ci vit un véritable saut de conscience d’ontologie phénoménologique –se situant évidemment dans l’influence de Heidegger-, comparable à l’éveil philosophique de l’absurde camusien, décrit dans Le Mythe de Sisyphe :
Il arrive que les décors s’écroulent. […] Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience.
Sartre a défini cette Nausée selon deux critères dans le chapitre introductif de l’Etre et le Néant. Ce phénomène revient à résoudre le dualisme entre l’être et le paraître en considérant que les deux termes sont équivalents. La Nausée exige également que la dualité entre la puissance et l’acte tombe. Ainsi, Roquentin ne prend pas compte de la finalité du verre de bière, mais ne voit en lui qu’un objet cylindrique incompréhensible.
Il serait légitime de s’interroger sur la nature de ce saut de conscience : est-ce une propulsion vers le haut, ou un bond nous entraînant dans les profondeurs du dionysiaque ? Tout en ayant conscience de la facilité de notre dépassement dialectique, nous pourrions dire qu’il s’agit des deux ; à la fois une élévation au-delà des vanités immanentes –Roquentin ne se sépare-t-il pas de tout ce qu’il considère comme superflu ?- et une plongée dans une crise majeure, rendant impossible toute vie sereine.
Enfin, ne perdons pas de vue le leurre que peut constituer cette Nausée : de façon inconsciente, un homme peut décider d’opérer cet éveil philosophique par paresse, afin de s’exempter des obligations que requière l’économie (dans son sens étymologie : loi de la Terre). Ce qui prétendrait être une crise existentielle ne serait alors qu’une simple action de paresse, permettant de fuir la vie concrète. 
N.

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